Si le ciel devenait la terre.

Entretien de Diana Quinby avec Hervé Roche // Extrait de la revue d’art Aréa n°22 juin 2010

Étudiant aux Beaux Arts et à la fac d’Arts Plastiques de Saint-Etienne aux débuts des années 90, tu voyages beaucoup en Europe, et après plusieurs villes de résidence, tu t’installes à Angers dans ton nouvel atelier où tu poursuis tes recherches sur la notion de paysage. Depuis plus de 20 ans, le paysage occupe l’espace de tes toiles qui ne cesse de le réinterroger à travers des codes et des signes personnels. Les voyages et les paysages sont étroitement liés à ta vie et semblent même te définir une ligne de “conduite” artistique. Tu dis d’ailleurs que pour toi “s’approprier le paysage, c’est le parcourir pour le lire et le comprendre dans ses structures sous-jacentes… “.

Mais finalement comment s’est faite ta rencontre avec le paysage ?

J’ai toujours été attiré par la peinture de paysage. Mais sa représentation me semblait trop galvaudée, convenue. Aussi c’est mon intérêt pour les cartes géographiques qui m’a permis d’en faire une relecture et de trouver une forme nouvelle pour me l’approprier. Une carte c’est un paysage scientifique, un paysage vu du ciel mais sans le ciel. Travailler le paysage à travers la nomenclature de la carte géographique me semble être une possibilité de réinterroger ce thème différemment. Le paysage peint m’a toujours paru offrir une plus grande liberté dans la création picturale. Il permet un peu plus d’échapper à l’anthropocentrisme de l’histoire de la peinture.

Tes paysages sont complexes, souvent oniriques, presque abstrait. Comment les amènes-tu sur la toile ?

J’élabore des maquettes à partir de photos et de croquis dans lesquels je m’amuse à faire cohabiter des espaces très variés, qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Mes choix se font pour des lieux en perspective aérienne qui renvoient à l’essence de la carte, à sa morphologie. Leur relation devient purement formelle au début jusqu’à produire du sens au final. Les fragments de paysages que j’agence sont également hétéroclites du fait qu’ils mêlent échelles et points de vue différents.

Mais ces photos et ces croquis, d’où viennent-ils ?

Je puise à diverses sources. Je collecte des photos faites par d’autres, notamment de lieux ou de points de vue qui ne me sont pas accessibles comme les photos satellites. J’utilise aussi des plans ou des cartes géographiques de ces mêmes lieux. Mais en règle générale, je préfère partir de photos ou de croquis que j’ai faits moi-même. Je pourrais presque dire que dans chacun de mes tableaux, il y a au moins l’évocation d’un lieu que j’ai exploré. Pour obtenir les perspectives aériennes, je recherche des points de vue surplombants. Cela demande des heures et des heures d’arpentage du terrain. J’ai ainsi beaucoup arpenté les vignes de Bourgogne il y a quelques années. J’ai même travaillé à partir de photographies faites depuis un cerf-volant. Cela me permettait de survoler et de photographier des sites à très basse altitude pour un maximum d’informations, de détails.

C’est une sorte de labyrinthe que tu construis avec ces fragments de paysage ?

Tout à fait. La logique d’un labyrinthe ne se comprend jamais aussi bien que vue du ciel. Lorsque l’on concevait un labyrinthe végétal dans un jardin de château, on prévoyait en général une petite tour pour permettre de le surplomber et s’amuser à voir les visiteurs s’y perdre. C’est un peu ainsi que je conçois mes toiles. Elles offrent au spectateur une infinité de promenades inédites, les itinéraires y sont multiples, presque infinis. C’est sans doute ce qui donne cette impression labyrinthique. Mais en même temps, s’il décide de prendre un peu de hauteur, de prendre la toile pour ce qu’elle est, le spectateur retrouve la cohérence improbable de l’espace que j’ai construit.

Dans tes peintures le ciel semble rétréci voire absent… pourquoi ?

Il faudrait d’abord réussir à définir ce qu’est le ciel. Je crois qu’on ne peut le définir que par défaut. En fait le ciel est tout ce qui n’est pas surface terrestre et maritime. Mais il y a du ciel, (son reflet) dans un lac, dans la mer, etc. Quand je fais des photographies aériennes d’étendues d’eau, je photographie indirectement le ciel et en les réutilisant, j’insère du ciel dans mes paysages “terrestres”. De toute façon, c’est le ciel qui permet ce regard sur la terre. D’ailleurs, mes tableaux sont toujours verticaux. Ils donnent au regard une lecture ascendant, descendante, ils créent un lien entre la terre et le ciel et évitent la ligne d’horizon propre au format horizontal. La peinture de paysage a toujours été assujettie à cette ligne d’horizon divisant la toile en deux parties, terre/ ciel. Dans mes peintures, c’est le spectateur qui est dans le ciel. Il a ainsi une vision panoptique et ubiquitaire du paysage. Être dans le ciel, c’est être libre, survoler le monde, le regarder dans son ensemble ou dans ses détails, c’est aussi avoir l’illusion de le dominer….la peinture ne se définit plus par un seul point de vue. Elle devient isotropique. Mes paysages peints proposent un espace abstrait bidimensionnel qui cependant est régi par la logique d’une perspective atmosphérique. Une profondeur est rendue et comme dans tout paysage peint, l’arrière plan supérieur prend valeur de ciel quel que soit sa représentation. Mais comment mieux parler du ciel si ce n’est par son absence. C’est la remarque fréquente que me font les personnes qui regardent mes toiles. On parle du ciel parce qu’il n’y figure pas directement.

Pourtant, depuis deux ans, tes toiles se remplissent d’une surface atmosphérique qui semble s’apparenter au ciel. Quand est-il vraiment?

C’est vrai…j’ai voulu aérer la composition de mes toiles au sens plein comme au sens figuré et trouver un ” nouveau support” à ces circuits géologiques que je tisse inlassablement. Par association d’idée, le terme les routes du ciel m’a conduit dans cette direction. Le réseau cartographique peut s’étendre au ciel et créer un maillage, une continuité entre le bas et le haut. Un autre regard est donné sur ce qui symbolise l’infini. La toile se creuse, offre une autre profondeur et fait basculer la position du spectateur. C’est un peu comme si le ciel devenait la terre.